[pʀɑ̃dʀəlɑ̃ɡ]

En finir avec l’anglophobie

Que les choses soient claires : tout amoureux de la langue anglaise que je suis, je ne suis pas le dernier à m’élever contre l’avalanche d’anglicismes plus ou moins foireux grâce auxquels publicitaires et chargés de comm en tous genres espèrent quotidiennement nous faire avaler leur camelote. Je l’ai encore fait récemment après m’être étranglé à la réception d’un courriel d’un grand constructeur automobile sochalien :

Mais quitte à s’ériger en rempart contre une certaine anglomanie galopante, il vaut mieux avancer des arguments solides, sans quoi on court le risque de s’abandonner à une forme de xénophobie primaire. Or la récente tribune (accès réservé aux abonnés) publiée dans Le Monde par un collectif « d’écrivains, d’essayistes, de journalistes et d’artistes » tombe dans un certain nombre de travers malheureusement banals en la matière, exacerbés par le recours à certaines tournures de phrases qui sont tout sauf neutres.

Les auteur·e·s s’y indignent de l’emploi d’un certain nombre d’anglicismes sur le site Internet du Salon du Livre de Paris, et notamment de l’expression Young Adult là où le français « jeune adulte » ferait évidemment tout aussi bien l’affaire. Encore une fois, j’approuve la réaction initiale qui a manifestement été celle des signataires à la lecture de ce site : cet anglicisme, dont la motivation est indubitablement de doter l’événement d’un surcroît de séduction, est fondamentalement inutile. Le procédé n’est pas neuf, et témoigne de l’aura de l’anglais comme langue communément associée, entre autres, à la modernité, au progrès, et à une forme de décontraction dont on estime généralement qu’elle manque au français, volontiers qualifié de « poussiéreux ». D’ailleurs la tribune cite-t-elle la responsable de la programmation qui « trouve spontanément le mot bookroom plus « dynamique » que n’importe quel équivalent français ». Le recours à un anglais plus ou moins authentique s’appuie également sur la maîtrise notoirement bancale de cette langue par les Français, et qui n’est sans doute pas pour rien dans le fait que nous nous extasiions, par exemple, sur des chansons dont les paroles, une fois traduites en français, nous plongeraient dans une consternation abyssale.

Du globish ?

Cependant, contrairement à ce qu’affirment les auteur·e·s, cela n’est pas « ce sous-anglais qu’on appelle le globish ». Dans son acception large (équivalant à global English ou anglais de communication internationale), le globish est une variante véhiculaire de l’anglais ; son utilité se vérifie quotidiennement dans les échanges internationaux, qu’il s’agisse de touristes, d’étudiant·e·s en mobilité Erasmus ou, certes, de commerce planétaire. Qu’on ne s’y trompe pas : toutes les époques et toutes les aires géographiques ont eu recours à des langues véhiculaires ; pour ne parler que de notre sphère culturelle européenne, évoquons le grec, le latin ou, bien entendu, le français. Taxer le globish de « sous-anglais » ou, comme dans sa définition sur Wikipedia, d’« anglais appauvri », revient à poser un jugement de valeur qui n’a pas lieu d’être : l’anglais international ou globish est une langue à vocation purement utilitaire, ce qui est déjà beaucoup. Surtout, c’est une langue, avec un lexique et un système grammatical, ce que quelques anglicismes saupoudrés çà et là sur une page web ne sont pas — d’autant que certains de ces anglicismes, comme celui que je vilipende dans le tweet cité ci-dessus, sont rigoureusement étrangers à la langue anglaise fût-elle mondialisée.

Rhétorique xénophobe

Mais passons à l’argument de l’hégémonisme linguistique. Les signataires avancent l’idée que

Dans les rues, sur la Toile, dans les médias, dans les écoles privées après le bac et dans les universités, partout, en fait, l’anglais tend à remplacer peu à peu le français – à la vitesse d’un mot par jour.

Evidemment, on aimerait voir des données permettant d’étayer cette affirmation péremptoire d’« un mot par jour ». Un mot par jour, ça fait 365 mots par an. Depuis le temps que ça dure, nous devrions en être à plusieurs milliers de mots ; sur les 60 000 mots que comporte Le Petit Robert, on peut supposer que ça se verrait davantage. Accordons alors à cette saillie le bénéfice de la licence littéraire…

En revanche, on ne peut que bondir en voyant les auteur·e·s reprendre à leur compte l’expression parfaitement abjecte de « grand remplacement » :

Nous ne reviendrons pas ici longuement sur les raisons de ce seul véritable et indéniable « grand remplacement » : celui du français par l’anglais […].

Comment !? Cette théorie complotiste nauséabonde deviendrait soudainement acceptable dès lors qu’il s’agit de l’anglais ? Non : même entre guillemets, même linguistique, une xénophobie en vaut une autre. Car au fond, ce qu’exprime cette tribune n’est rien d’autre qu’une peur et une haine irrationnelles de l’autre à une époque qui voit depuis des décennies les rapports de force changer. Comme le Boche de la guerre 14-18, l’anglais réduit au globish est résumé, à force de tribunes et de saillies médiatiques, à ses aspects les plus menaçants, occultant totalement le fait pourtant évident que lui aussi est une langue de cultures et de littératures qui ne s’arrêtent pas à Harry Potter, et dont il est de la pire mauvaise foi d’oblitérer l’ancienneté, la richesse et la diversité.

La domination linguistique, symptôme d’un rapport de force plus profond

Car—les signataires ont au moins raison sur ce point—c’est bien de rapports de force qu’il s’agit, et de leur inversion. Derrière chaque nouveau texte réclamant la défense de la langue française contre l’envahisseur anglo-saxon au nom de la pluralité linguistique, je ne peux m’empêcher de voir une forme de nostalgie d’un ordre ancien où, loin d’un parfait équilibre fantasmé entre les langues du monde, c’est le français qui dominait, qui plus est dans des domaines jugés plus nobles que les traditionnellement vulgaires échanges commerciaux et financiers—domaines tels que la culture, la philosophie, la diplomatie, ou encore l’olympisme, cet idéal d’un sport exempt de l’esprit de compétition que l’on reproche justement à la mondialisation d’avoir imposé tous azimuts. Or ce que la tribune ne voit pas, et qui est pourtant fondamental, est que la domination linguistique est un symptôme, une résultante d’un rapport de force, et non sa cause. Celle de l’anglais a, entre autres, des causes politiques, militaires et économiques aisément identifiables dans l’histoire relativement récente.

D’ailleurs, les auteur·e·s de la tribune font mine d’oublier que l’anglais a historiquement bien plus subi l’influence du français que l’inverse, ce que ne manquèrent pas de noter ou de déplorer, en leur temps, de prestigieux auteurs comme Jonathan Swift et Daniel Defoe ou le lexicographe Samuel Johnson, compilateur du premier dictionnaire d’envergure de la langue anglaise. Ce dernier considérait ainsi qu’il relevait de sa mission de faire retrouver à l’anglais son caractère germanique en le débarrassant de ses gallicismes :

Our language, for almost a century, has, by the concurrence of many causes, been gradually departing from its original Teutonick character, and deviating towards a Gallick structure and phraseology, from which it ought to be our endeavour to recal it, by making our ancient volumes the ground-work of stile, admitting among the additions of later times, only such as may supply real deficiencies, such as are readily adopted by the genius of our tongue, and incorporate easily with our native idioms.

Or si la langue anglaise comporte autant d’emprunts au français, ce n’est pas le fruit de quelconques plans comm médiévaux pilotés depuis la France : c’est évidemment la conséquence avant tout de l’invasion militaire de la Grande Bretagne par Guillaume de Normandie, de la prise de pouvoir de son aristocratie et de son administration, et d’environ un siècle et demi d’allers et retours constants avec le continent, où ses nobles conservaient des fiefs importants. A date ultérieure (dix-septième et dix-huitième siècles), le français doit son succès non aux efforts de l’Académie française, contrairement à ce qu’affirme Defoe, mais bien à de nouveaux facteurs extralinguistiques.

Evolution naturelle ?

Se pose donc la question de savoir ce qu’entendent les signataires de la tribune par « le cours naturel de l’évolution » :

Chacun sait [que l’anglais tend à remplacer peu à peu le français], et beaucoup d’entre nous l’acceptent comme si c’était le cours naturel de l’évolution, confondant la mondialisation avec l’hégémonisme linguistique.

Y a-t-il seulement des évolutions qui soient véritablement « naturelles », exemptes de toute contrainte externe ? Où situer le seuil entre évolution « naturelle » et « artificielle » ?

A ceux qui la prennent à la légère, nous demandons au moins de méditer ce que pensait Victor Hugo de toute innovation contraire au génie de notre langue : un « attentat aux premiers principes du goût ».

N’en déplaise aux auteur·e·s, à Victor Hugo et à Johnson ci-dessus, il est dans le « génie » de toute langue en contact avec d’autres que de recourir à l’emprunt et, dans ce domaine, le sens des échanges obéit bien souvent aux relations de domination qui existent en dehors de la langue : ce n’est pas pour rien que les anglicismes abondent en français dans les domaines des affaires ou des nouvelles technologies, alors que l’anglais a tendance à emprunter au français dans ceux de la cuisine ou du luxe. A moins de voir dans l’emploi du mot « génie » l’idée que notre langue serait « géniale », et en cela supérieure aux autres. Defoe en était convaincu, appelant de ses vœux la création d’une académie pour corriger l’injustice de l’hégémonie du français :

By such a society I daresay the true glory of our English style would appear; and among all the learned part of the world be esteemed, as it really is, the noblest and most comprehensive of all the vulgar languages in the world.

Et on ne peut s’empêcher de lire les lignes suivantes de la tribune comme une mise en contraste implicite des deux langues—vieux ressort du nationalisme que de se targuer d’une ancienneté historique dont l’autre ne pourrait se prévaloir :

Nous disons à ceux qui collaborent activement à ce remplacement qu’ils commettent, à leur insu ou délibérément, une atteinte grave à une culture et à une pensée plus que millénaires, et que partagent près de 300 millions de francophones.

Terreur orwellienne

De la langue à la culture et à la pensée, il n’y a qu’un pas que franchit donc cette tribune, comme nombre d’autres, ainsi par exemple que le Claude Hagège de Contre la pensée unique. Derrière cet argument selon lequel l’omniprésence de l’anglais conduirait à la disparition de toute diversité culturelle en général, et à celle de la culture française en particulier, se cache la terreur orwellienne de la langue qui contrôle la pensée—voir la récurrence du terme de « novlangue » dans les critiques de l’anglicisation du français, même s’il ne figure pas dans la tribune du Monde. La théorie sous-jacente est l’hypothèse Sapir-Whorf qui, dans son interprétation la plus radicale, avance que nos modes de pensée sont contraints, et nos comportements conditionnés, par les moyens linguistiques à notre disposition. Pour séduisante qu’elle puisse être, cette idée résiste encore et toujours à toute tentative de démonstration scientifique. Les quelques études qui semblent la confirmer, comme celles de Chen ou, plus récemment, celle de Feldmann, comportent tellement d’erreurs factuelles et méthodologiques qu’elles en perdent toute crédibilité. A l’inverse, le fait évident que des individus non verbaux soient doués de pensée ou, par exemple, la diversité culturelle de l’aire anglophone (là où la violence coloniale n’a pas abouti à l’extermination ou à l’assimilation forcée des populations locales), obligent à relativiser l’idée d’un lien causal entre langue et pensée. Par ailleurs, si véritablement les emprunts linguistiques avaient le pouvoir d’orienter la pensée et la culture, comment expliquer que les Anglo-Saxons aient développé les théories économiques contre lesquelles on s’érige au nom de la spécificité de la pensée française, alors même que, de Jeremy Bentham à John Stuart Mill, les penseurs qui en sont à l’origine s’exprimaient dans une langue si fortement tributaire des emprunts au français de l’époque des Lumières ?

Faut-il le répéter ? Une langue ne se résume pas à son vocabulaire. Non seulement le français n’est pas en danger d’extinction, non seulement notre pensée n’est pas irrémédiablement formatée par notre langue, mais quelques emprunts lexicaux ce n’est pas parler anglais*.

Raison et sentiments

Finalement, il apparaît évident que ce que déplore cette tribune est, précisément, l’irruption d’une forme d’utilitarisme linguistique dans un domaine, la littérature, censé élever le langage au-dessus des basses nécessités du quotidien. Sur ce point, je rejoins la cause portée par ses signataires, même si je m’étonne que des écrivain·e·s à succès, qui font régulièrement la tournée des médias pour promouvoir leur dernier roman ou essai, semblent découvrir que la littérature est aussi un business

Alors oui, je souhaiterais, comme eux j’imagine, que la littérature et les arts en général soient épargnés par les logiques de marché, et par les anglicismes idiots qui leur sont apparemment consubstantiels—et young adult et bookroom en font indubitablement partie. Mais je croise les doigts pour voir enfin une argumentation rationnelle l’emporter sur la peur panique de l’extinction.

* Si seulement ! Mon métier s’en trouverait singulièrement facilité…

1 Comment

  1. DijessTrends

    Moi ce qui me fait le plus peur c’est la simplification de la langue française.. et de l’orthographe.. pour ainsi autoriser des « horreurs » à l’écrit.. pitié laissez au français à la langue française.. sa richesse et subtilité… _ et réintroduisez le latin et grec!

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