Il y a quelques jours, une collègue m’a envoyé cette photo d’une page d’un manuel de français de 5e.

Petite explication de ce qui ne va vraiment pas… 🧵⬇️

En guise de préambule, je précise que je suis allé rechercher le contexte dans lequel la collègue était tombée sur cette photo : une page Facebook de profs comme il y en a beaucoup, avec de nombreux commentaires virulents sur le contenu de cette « leçon ».

La plupart des participant·e·s à la discussion se lamentaient, qui de l’irruption du verlan dans un manuel scolaire, qui de l’obsolescence programmée du mot « relou », qui encore de la synonymie entre « français » et « littérature »…

Personne pourtant pour mettre le doigt sur les vrais problèmes que pose cet encadré.
Or donc…

On remarque d’emblée l’emploi de l’expression « niveaux de langue ». « Niveaux », pas « registres » (et encore moins « répertoires »). Or le terme n’est pas neutre puisqu’il crée de fait une hiérarchie entre des formes de langage dont certaines seraient supérieures et d’autres inférieures.

Les termes « registre » ou « répertoire » lui sont préférables dans la mesure où ils évoquent l’idée beaucoup plus juste d’une palette de caractéristiques linguistiques, toutes aussi valables les unes que les autres, dans lesquelles le locuteur ou la locutrice puise pour adapter son discours au contexte d’énonciation (situation, auditoire, etc.).

En regardant l’encadré un peu plus en détail, on remarque aussi que ce qui distinguerait le registre familier serait l’emploi de tournures « incorrectes », là où les registres courant et soutenu font usage de tournures « correctes ».

Qu’est-ce donc qu’une tournure « incorrecte » dans l’exemple donné ? Pas le verlan « relou », puisque lui est cité à part… Il reste l’emploi intensif de l’adverbe « trop » (≈ « très ») et le redoublement du sujet par le pronom « il », aussi appelé « dislocation à gauche ». ☝️🤓

Le premier a le tort de faire partie d’un langage « de jeunes », ce qui fait de lui un coupable idéal, mais il n’est pas en soi si différent d’usages moins stigmatisés comme celui de l’adverbe « excessivement » (assurément « soutenu ») dans des contextes similaires.

Le second est tellement omniprésent à l’oral (y compris dans des discours officiels ou dans une chanson de Sardou, c’est dire) qu’on se demande ce qui a bien pu posséder les auteurs et autrices pour qu’elles le rangent dans la catégorie « familier ».

Mais cet usage reste tellement stigmatisé par l’Académie et son relais figaresque en termes de “syntaxe enfantine” ou de “faute de français” qu’il ne faut sans doute pas s’en étonner outre mesure… 😩
projet-voltaire.fr/culture-genera…

Or étiqueter ces usages en termes de « correct / incorrect » est à la fois faux et délétère.

Faux parce que ce qui fait la correction ou non de tel ou tel énoncé, du moment que sa syntaxe n’est en rien « fautive », se mesure à son adéquation au contexte d’énonciation.

Si un « comment i va mon reuf ? » peut en effet passer pour « incorrect » quand il est adressé à un·e supérieur·e hiérarchique, il en est exactement de même d’un « cher ami, ce mets vous agrée-t-il ? » lancé à un compagnon de kebab.

Délétère parce que ce genre de fausse hiérarchisation entre registres langagiers donne lieu à des jugements de valeur qui à leur tour peuvent faire naître une insécurité linguistique chez des locuteurs et locutrices de 12 ans qui peinent à naviguer de l’un à l’autre, et à qui on fait croire finalement qu’un certain registre, hyper minoritaire et pour ainsi dire inutilisable en situation de communication réelle, est intrinsèquement meilleur que les autres.

On pourrait se rassurer en se disant que la photo vient de l’édition 2016 du manuel, et que les choses ont dû évoluer depuis… Mais l’aperçu que donne l’éditeur (Hatier) du contenu de l’édition 2023 ne laisse pas présager le meilleur.

En résumé, encore du boulot pour les linguistes !