Long time no see… Petit billet aujourd’hui sur deux, voire trois interprétations possibles de l’auxiliaire de modalité MIGHT suivi d’un infinitif passé…

Lorsqu’un auxiliaire de modalité est suivi d’un verbe à l’infinitif passé (et non pas au present perfect…), la répartition des tâches se fait généralement ainsi : le modal exprime un point de vue présent (contemporain du moment d’énonciation) de l’énonciateur sur un fait passé :

Ici, le père émet un jugement de probabilité sur un procès passé : au moment où il ouvre la porte et prend la parole, il estime probable que Calvin soit préalablement allé se coucher.
Il en va de même avec les séquences en MIGHT + infinitif passé : si MIGHT est bien la forme de passé de MAY (= MAY + -ED), ce passé n’est pas chronologique — c’est le verbe qui suit qui porte la marque du décrochage temporel avec la situation d’énonciation.
En l’absence de marqueurs de discours indirect, ce passé est donc à interpréter comme un décrochage de type modal par rapport au plan de réalité de la situation d’énonciation — un passé qui peut notamment correspondre à une hypothèse :

C’est ce qui se passe dans le strip du début de ce billet, où l’emploi de MIGHT (I’m afraid Santa might not have considered my version of certain recent events) relève des explications données ici : l’énonciateur (Calvin) imagine une situation où il est possible que Santa n’ait pas envisagé sa version des faits — équipossibilité (MAY) placée sur un plan fictif (MIGHT) portant sur un fait passé (not have considered my version…).
🚨 Rappel : ce n’est pas que cette possibilité soit plus faible avec MIGHT qu’avec MAY au présent (aux oubliettes, les 50/50 vs 20/80 !) ; c’est toujours de l’équipossibilité, présentée par l’énonciateur comme relevant de l’imaginaire. Dans l’esprit de Calvin, il n’est pas vraiment possible que le toujours bienveillant Père Noël n’ait pas pris en compte sa version des faits !
Mais il existe d’autres emplois de MIGHT HAVE V-EN qui relèvent d’une interprétation nettement différente :

Dans we might have smooched her hand (4e vignette) ne s’agit pas de faire l’hypothèse que quelque chose se soit passé : Hobbes sait que Calvin et lui n’ont pas baisé la main de Susie. Le décrochage énonciatif est donc désormais une véritable rupture avec le plan de réalité, l’énonciateur évoquant un fait qui n’a pas eu lieu. C’est une valeur du passé de MIGHT qui n’est plus simplement irréelle mais contrefactuelle.
Rien en anglais ne distingue à première vue les deux emplois : c’est une valeur que le co-énonciateur reconstruit intégralement à partir du contexte. En cela, le français est plus explicite : un énoncé comme He might have hurt himself peut se traduire en Il pourrait s’être blessé (/ il s’est peut-être blessé) ou Il aurait pu se blesser. On voit que l’interprétation dépend de la marque du passé : le verbe modal pouvoir est au conditionnel dans les deux cas, mais c’est le verbe qui suit qui porte la marque du passé (chronologique) dans le cas de l’irréel, alors que c’est le modal qui la porte dans le cas du contrefactuel.
Or cela est parfaitement cohérent avec la valeur du modal MAY dans chacune des deux interprétations :
- En emploi irréel, MIGHT a une valeur épistémique : l’énonciateur évalue les chances que la relation prédicative < he – hurt himself > soit validée (ou ait été validée à un moment du passé). En quelque sorte, l’énoncé he might have hurt himself constitue une réponse prudente à la question polaire Did he hurt himself?
- En emploi contrefactuel, c’est l’emploi radical de MIGHT qui est en jeu : ce que dit l’énonciateur, c’est qu’au moment du passé considéré, les conditions étaient réunies pour que le sujet se blesse — c’est une possibilité matérielle, qui relève de la modalité radicale déontique. Et quand les conditions sont réunies pour que le sujet réalise un procès évalué positivement par l’énonciateur, mais qu’il ne l’a pas fait, cela peut déboucher sur un reproche !
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